Notre ami Jacques Sapir, directeur d’études et professeur à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, spécialiste reconnu du monde russe, nous a donné son accord pour publier sur le site de l‘Union Populaire Républicaine son analyse très intéressante des récents évènements survenus dans le Caucase, entre la Russie et la Géorgie.
|
Particulièrement
bien documentée, cette analyse révèle ce que
pressentait tout citoyen
français un tant soit peu méfiant devant
l’omniprésente propagande
médiatique qui étouffe toute pensée libre en
France : les Etats-Unis
ont joué un rôle majeur dans la crise de l’Ossétie
du sud et dans le
déclenchement de la riposte russe. Comme d’autres, cette
passionnante
enquête doit inciter tous les Français à se
mobiliser pour exiger que
la France se retire de l’aventurisme guerrier dans lequel veulent nous
plonger les Etats-Unis, derrière leurs paravents de l’OTAN et de
l’Union européenne, et avec la duplicité du
président de la République.
Assez
joué avec le feu pour obéir servilement à
Washington ! La France doit
quitter le commandement militaire intégré de l’OTAN et
l’Union
européenne, et retirer ses troupes qui mènent des guerres
néo-coloniales, comme en Afghanistan.
|
Crise
Osséto-Géorgienne : Qui
a piégé qui ?
Jacques Sapir - 5 septembre 2008
La crise
Osséto-Géorgienne a suscité divers
commentaires quant à ses causes. Dans Le Monde du 4 septembre
008, Bernard
Dreano soutient l’idée que les autorités
Géorgiennes seraient tombées dans un
piège que Moscou leur aurait tendu, en faisant croire que la
Russie était sur
le point d’abandonner l’Ossétie du Sud.

|
Inversement
Bernard Henri-Levy
prétend que la Géorgie aurait attaqué pour
préempter une attaque russe
et que 150 chars russes auraient déjà été
présents en Ossétie du Sud.
Cette thèse est celle utilisée par le gouvernement
Géorgien qui affirme
désormais que son action du 7 août fut une réaction
à une entrée
massive de l’armée russe via le tunnel de Roki.
En
fait,
on dispose
désormais de bien assez d’éléments pour tenter de
débrouiller le vrai du faux. Je présente ici un certain
nombre d’éléments qui permettent de réfuter ces
deux thèses, mais qui montrent aussi qu’il y a bien des
questions encore non résolues concernant cette crise.
- I -
|
Durant la phase
préparatoire aux hostilités, deux exercices militaires
majeurs ont pris place.
Dans le même temps, les
troupes russes stationnées au Caucase du Nord (la 58e
Armée) a mené, en présence d’observateurs
internationaux, l’exercice Kavkaz-2, qui a impliqué des
déploiements importants. Le thème de cet exercice
était le déploiement rapide de troupes à haute
efficacité opérationnelles pour assurer la protection
d’une région menacée par une intervention
extérieure. On ne pouvait plus clairement indiquer aux
autorités Géorgiennes la volonté du gouvernement
russe d’intervenir en cas d’attaque contre l’Abkhazie ou
l’Ossétie du Sud. Le déroulement de cet exercice, qui a
pris fin le 1er août 2008 a souligné le très haut
degré de disponibilité des troupes opérationnelles
russes, comme l’ont signalé les observateurs de l’OTAN
présents.
Ces
informations auraient du
conduire les autorités Géorgiennes a une
appréciation plus réaliste de leurs capacités
militaires en cas d’opération contre l’Ossétie du Sud. La
question posée est donc de savoir si les Etats-Unis ont transmis
ces informations (et s’ils ne l’ont pas fait, pourquoi ?) et si elles
ont été discutées au sein de la chaîne de
commandement Géorgienne.
-
II -
Dans les quelques jours
qui
précèdent le début des combats (du 2 au 6
août 2008) les autorités russes préviennent
à plusieurs reprises les autorités Géorgiennes de
leur volonté de renforcer les forces de maintien de la paix en
raison de la multiplication des incidents sur la ligne de cesser le
feu. Les autorités géorgiennes ont protesté contre
ce qu’elles ont appelé un renforcement indu de ces forces. Ceci
témoigne de ce qu’elles étaient au courant et avaient
pris note de la grande réactivité de la partie russe
à la dégradation de la situation locale.
La combinaison de (I) et
(II)
rend très peu crédible l’hypothèse d’une «
piège » politique tendu par les autorités russes
aux autorités géorgiennes. Si Moscou avait tenté
de « piéger » Tbilissi, l’exercice Kavkaz-2 aurait
été bien moins explicite, bien moins démonstratif
et les autorités russes auraient été beaucoup plus
passives entre le 2 et le 6 août.
-
III -
Le renforcement des
troupes
russes déployées sous mandat ONU en Ossétie du Sud
a été limité (environ 350 hommes). Les
affirmations de BHL sur les « 150 chars russes » ayant
traversé le tunnel de Roki le 6 ou le 7 août sont
incohérentes avec le reste des événements.
En effet, si les
autorités russes avaient décidé de déployer
une telle force ce ne sont pas seulement des chars qui auraient
transité (150 chars représentent au moins 4 bataillons –
à 33 chars chaque- soit plus qu’un régiment
blindé) mais l’équivalent d’une large fraction d’une
Division Blindée (avec outre cet hypothétique gros
régiment de chars, au moins un régiment d’infanterie
mécanisé, des moyens d’artillerie et de défense
anti-aérienne).
| Contrairement à ce
qu’affirme BHL et ce que croient des personnes ne connaissant pas la
chose militaire, on ne déplace pas des chars comme des jouets.
On déplace des unités militaires, qui ont un Tableau des
Effectifs et des Equipements connu. Si l’on veut avoir 150 chars dans
un point donné, on transfère les unités dont la
somme des équipements aboutit à ce nombre. Compte tenu
des moyens de soutien aux unités blindées cela fait une
force considérable, représentant environ les 2/3 d’une
Division Blindée. Dès la nuit des 7 au 8 août, les
forces géorgiennes auraient donc du être
confrontées à des moyens puissants, ce qui n’est pas le
cas. Les chars russes ne sont arrivés dans les faubourgs nord de
Tskhinvali que dans la matinée du 9 août. Les avions
géorgiens n’ont pas été pris à partie par
une défense AA dans la journée du 8 (les films de la
télévision russe montrent des Su-25 Géorgiens
opérant à basse altitude sans opposition). Un
régiment de chars russes a des moyens AA (missiles et canons
à tir rapide) conséquents… |
Bernard-Henri Levy
|
L’artillerie géorgienne
aurait été immédiatement prise à partie par
les moyens d’artillerie russes (tirs de contre-batterie). Ceci ne se
produit qu’à partir de la journée du 9 août.
-
IV -
Si le plan des
autorités de Tbilissi avait été de reprendre le
contrôle de l’Ossétie du Sud en tablant sur une
passivité, voire une connivence de la Russie, pourquoi les
forces géorgiennes ont-elles tiré sans sommation et
délibérément sur les troupes russes sous mandat
ONU dès le 7 aout ?
À
11h40
le 7
août, soit environ 30 minutes après que le
Président Géorgien ait fait informer le
général russe en charge des forces du Maintien de la Paix
qu’il entendait user de la force pour « instaurer l’ordre
constitutionnel » à Tskhinvali, une grenade tuait 2
soldats russes dans un des postes d’observation [1].
Dans la nuit du 7
août dès le début du bombardement
systématique de Tskhinvali et des environs (les premiers tirs
sont enregistrés vers 23h30), une des casernes abritant les
soldats russes de la force de Maintien de la Paix est
délibérément prise pour cible par l’artillerie
Géorgienne. Ce tir provoquera 12 morts du côté
russe, portant ainsi à 14 le nombre des victimes dues aux tirs
Géorgiens.
Ce tir est
délibérément provocateur et ne peut que conduire
à une réaction russe. La logique eut voulu
d’éviter de prendre à partie ces troupes si on pensait
qu’elles pouvaient rester passives. Ceci contredit à nouveau
l’hypothèse que les autorités Géorgiennes auraient
pris leur décision en escomptant une passivité de la
Russie, dans le cadre d’un « piège » qui leur aurait
été tendu.
La
violence de
l’attaque initiale était volontairement provocatrice
vis-à-vis de la Russie, comme le montrent les dommages subis par
la population civile dans l’agglomération de Tskhinvali.
Je renvoie ici au
cliché haute résolution de la région disponible
sur www.unosat.org.
Cette photo satellitaire
ne
prend en compte que les dommages « verticaux » (ceux
causés par l’artillerie et les lance-roquettes de 122-mm) et les
bâtiments brûlés. Les dommages causés par des
tirs « horizontaux » (canons de chars ou de BMP-1 et 2,
tirs de mitrailleuses) n’apparaissent pas.
On constate deux lignes
de
dommages, qui correspondent à l’évidence à deux
axes de tir de l’artillerie géorgienne, l’un orienté
Sud-Ouest/Nord-Est et l’autre Sud/Nord.
La photo permet
d’évaluer les dégâts, et je donne la table de
l’UNOSAT concernant la ville de Tskhinvali et les villages qui sont
dans l’axe de la route et qui constituent en fait des « faubourgs
» au nord de Tskhinvali. Le premier chiffre est celui du nombre
de bâtiments détruits ou sévèrement
endommagés et le second le pourcentage de bâtiments
touchés par rapport au nombre total de la localité :
Villes/Villages
|
Bâtiments
détruits
|
Pourcentage de
bâtiments détruits
|
Kveno Achabeti
|
121 |
51,9% |
Tamarasheni
|
183
|
50,7% |
Kekhvi
|
154
|
44,3% |
| Kurta |
144
|
43,4% |
| Zemo Achabeti |
77
|
41,6% |
Kemerti
|
96
|
30,6% |
| Dzarcemi |
33
|
15,3%
|
Tskhinvali
|
230
|
5,5% |
Kheiti
|
12
|
5,4% |
Total
|
1050
|
|
Document
complet téléchargeable (Pdf - 4 Mos)
Nous savons que les troupes
géorgiennes n’ont
pénétré qu’aux deux tiers de Tskhinvali soit
à la hauteur de 42°14’ Nord en coordonnées standard.
La
forme
des
dégâts, leur répartition géographique,
confirment plusieurs points :
|

|
(a)
L’agglomération a subi un bombardement
délibéré et massif de la part de l’artillerie
géorgienne.
(b) Ce
bombardement ne correspond pas aux combats les plus violents, car une
partie importante des destructions est située au nord de la
ligne d’avance la plus importante des troupes géorgiennes.
(c)
Les tirs
géorgiens semblent avoir répondu à deux objectifs,
d’une part détruire un certain nombre de bâtiments
clés pour désorganiser le commandement Ossète, et
d’autre part provoquer délibérément de fortes
pertes civiles afin de provoquer un exode massif de la population.
Je rappelle que tous les
témoignages dont nos disposons concordent sur le point que la
majorité des destructions correspond à la nuit du 7 au 8
août lors du bombardement initial. Le sud de Tskhinvali, si l’on
en croit la télévision russe a été
touché dans les combats du 8 et du 9, mais les dommages,
causés par des tirs horizontaux, ne sont pas visibles sur la
photo satellitaire.

|
Un bombardement de cette
ampleur ne pouvait pas ne pas provoquer une forte réponse russe.
Notons que les observateurs
militaires de l’OSCE ont signalé ces faits comme le rapporte
désormais le Spiegel Allemand. Ils ont signalé la
possibilité que les Géorgiens aient commis des crimes de
guerre lors de l’attaque de Tskhinvali [2].
Compte tenu du nombre de
bâtiments touchés, du fait que le bombardement a eu lieu
de nuit, et de l’effet de surprise, il est très probable que le
chiffre des victimes soit très élevé, et
supérieur à 1000 pour cette seule attaque.
|
-
V -
Si les explications
jusqu’ici
avancées, celle de Bernard Dreano sur un « piège
» politique russe ou celle de BHL sur une attaque
préventive face à une forte pénétration
mécanisée des forces russes ne résistent pas
à l’examen des faits [3]
, il faut tenter de comprendre ce qui s’est
passé.
Je dois d’abord
souligner la
nature hétérogène et « semi-féodale
» de l’armée géorgienne et de la chaîne de
commandement militaire. Suite aux programmes d’aide militaire
américains, l’armée géorgienne s’est clivée
en une fraction soutenue et encadrée par les instructeurs US, et
dont la solde est considérable dans les conditions locales, et
le reste des forces armées, toujours mal soldé, mal
équipé et peu entraîné. Le haut commandement
et une partie de la classe politique (le Ministre de la défense,
le Chef d’état-major, le Président..) ont pris l’habitude
de « patronner » des unités. Ils en tirent une
certaine légitimité, mais aussi une garantie pour leur
avenir politique dans un pays où les institutions politiques
sont peu stabilisées et qui a connu il y a quelques
années une guerre civile. Pour les soldats et les officiers de
ces unités « patronnées », le patronage est
une garantie que le flux d’argent et d’équipement ne va pas se
tarir, et que leurs chances de promotion sont bien plus grandes que
dans les autres unités.
Ceci aboutit à
des
forces armées qui dans certains cas sont plus fidèles
à des hommes qu’à des institutions. La chaîne de
commandement est ainsi fragmentée. Ceci aboutit aussi à
de grandes différences dans l’efficacité des
unités, la motivation et la fidélité des troupes.
|
Dans ce contexte, une
hypothèse soutenue par plusieurs sources est que des
responsables géorgiens ont tenté une opération sur
Tskhinvali essentiellement dans le but d’en retirer un
bénéfice politique contre le Président
Saakashvili, dont la dernière élection a
été fortement contestée. Ce dernier aurait
été obligé de se lancer dans une surenchère
pour ne pas perdre la face et son pouvoir.
Le plan géorgien aurait
alors reposé sur une série d’hypothèses.
Supposant que les troupes
russes de la 58e Armée ont reçu des permissions massives
(ce qui est logique à la fin des grandes manœuvres et de plus
quand elles correspondent au début des vacances), les dirigeants
géorgiens tablent sur la lenteur de la réaction russe
(aggravée par le fait que les dirigeants russes seront à
Beijing pour les Jeux Olympiques) et non sur la passivité de la
Russie.
Ils
estiment qu’il faudra au
moins 3 jours à la 58e Armée pour commencer à
réagir et sans doute 5 ou 6 pour qu’elle se déploie en
Ossétie du Sud. Ils s’estiment alors capables d’occuper la
majorité du territoire de l’Ossétie du Sud et de
provoquer un tel flot de réfugiés vers le Nord que le
tunnel de Roki en serait bloqué. Le déploiement des
forces russes pourrait ainsi être considérablement
retardé, ce qui permettrait aux autorités
géorgiennes de mobiliser leurs soutiens politiques
internationaux pour faire valider la nouvelle situation de fait et
présenter une tardive réaction russe comme une «
invasion » délibérée.
|
Mikhail Saakashvili
|
Pour réussir, un tel
scénario implique d’une part que les troupes géorgiennes
puissent conquérir très vite Tskhinvali et les environs
(d’où la nécessité de déployer des moyens
considérables à l’échelle du pays et d’agir de
manière très brutale) et d’autre part que la population
Ossète soit prise de panique. Il faut donc
délibérément provoquer de fortes pertes civiles
afin d’induire le flot de réfugiés qui doit rendre le
tunnel de Roki impraticable.
Ce plan cependant est
très fragile. L’analyse fournie dans la Jane’s Defence Weekly
souligne les erreurs stratégiques commises par les
Géorgiens [4].
Si les troupes russes sont
plus
réactives que prévu, et si l’avance dans Tskhinvali est
plus longue que prévue, alors les troupes géorgiennes
sont prises « la main dans le sac ».
On peut penser que le
jeu
politique interne en Géorgie, le choc des ambitions et des
combinaisons politiques, ait conduit à une prise de risque bien
excessive de la part des autorités géorgiennes. Et ceci
d’autant plus que la chaîne de commandement est
fragmentée. Après tout, les dirigeants géorgiens
ne seraient pas les premiers à avoir déclenché une
guerre sur la base d’une évaluation stratégique
erronée…
Je souligne que si le
plan
géorgien est bien celui indiqué, alors nous retrouvons
une cohérence aux actions militaires géorgiennes des 36
premières heures des combats, y compris l’attaque
délibérée sur les troupes russes en position
d’observateur, ainsi que le meurtrier bombardement de Tskhinvali et de
ses environs, qui ne sont pas compréhensibles autrement.
-
VI -
Cependant,
l’hypothèse
présentée soulève d’autres problèmes, et en
particulier celui de l’attitude des États-Unis.

|
Compte tenu de la
présence des conseillers militaires intégrés dans
les unités géorgiennes, Washington ne peut pas ignorer ce
qui se prépare. D’ailleurs, la mission militaire
israélienne (qui entraîne les Géorgiens à
l’usage des drones) va se retirer le 6 août…Pourtant, les
autorités américaines n’interviennent pas pour calmer le
jeu, alors qu’elles disposent des rapports montrant l’état de
disponibilité des forces russes (rapports envoyés par les
observateurs qui ont assisté aux manœuvres Kavkaz-2
déjà évoquées).
À
défaut
d’une
mise en garde, les autorités américaines auraient pu
retirer leurs conseillers. Elles n’en font rien, prenant la
responsabilité que des officiers américains soient
directement impliqués dans plusieurs violations du Droit
International et dans des crimes de guerre. Elles prennent aussi la
responsabilité que ces officiers puissent être fait
prisonniers. De fait, il y a eu deux occasions ou, le dimanche 10
août, des troupes russes ont été à deux
doigts de capturer des officiers américains.
|
Ils semblent que
les officiers russes ont volontairement laissé filer
l’unité géorgienne encerclée pour ne pas à
avoir à gérer un problème politique quelque peu
délicat…
Quoi qu’il en soit, le
comportement de Washington est ici hautement irresponsable.
Vladimir
Poutine a
affirmé que le gouvernement américain aurait
commandité l’attaque géorgienne pour favoriser
l’élection de McCain. Honnêtement ceci semble à
première vue peu croyable ; mais, force est de constater que la
responsabilité américaine est bien engagée, au
moins indirectement.
A-t-on voulu tendre un
piège aux Russes en espérant capitaliser sur la
réaction anti-russe de certains pays pour faire avancer des
dossiers comme celui de l’élargissement de l’OTAN ou le bouclier
anti-missiles, voire effectivement pour relancer la candidature McCain
? Est-ce une simple suite d’incompétences dans l’administration
US ?
À l’heure
actuelle les
deux hypothèses, celle impliquant la manipulation et celle
impliquant une suite d’erreurs de jugement, sont plausibles.
Ce qui n’est pas
plausible est
la thèse d’une administration américaine qui n’aurait pas
été au courant de ce qui se tramait. La réaction
israélienne le montre.
-
VII -
Il reste à
évaluer ce que fut la position russe.
Les
avertissements à la
Géorgie avaient été clairs fin juillet et
début août. Fin juin, les troupes de construction russes
avaient achevé la remise en état de la ligne ferroviaire
côtière reliant l’Abkhazie à la Russie, et
permettant ainsi le déploiement rapide de matériel lourd
russe en Abkhazie. Des manœuvres amphibies avaient été
conduites par la marine russe de Mer Noire. La Russie avait donc
donné des signes manifestes de son inquiétude quant
à une possible dégradation de la situation soit en
Abkhazie soit, fin juillet, en Ossétie du Sud.
Pour autant, on peut
s’interroger sur le degré de surprise de la chaîne de
commandement russe.
La 58e Armée
avait
été maintenue dans un haut état d’alerte et de
réactivité, et les permissions n’ont semble-t-il
été octroyées qu’au compte-goutte. Ceci indique
que les autorités russes suspectaient quelque chose, mais pas
nécessairement le 7 août. Le fait est que les dirigeants
russes s’envolent pour Beijing, afin d’assister à la
cérémonie d’ouverture des J.O. Par ailleurs la
représentation locale de l’OSCE en Géorgie, si elle
indiquait une montée des tensions, n’indiquait pas la
possibilité d’un conflit armé à la date du 7
août [5].
Cependant, on a des
indications quant au fait que les responsables russes
soupçonnent à partir du 4 août la Géorgie de
préparer une action militaire.
Le
renforcement des
observateurs russes en Ossétie du Sud a été
évoqué. Il répond à la multiplication des
incidents.
Moins
noté est le fait,
signalé par la presse russe le 5 août, que des «
volontaires » d’Ossétie du Nord serait en train de se
rendre en Ossétie du Sud. Il s’agit d’un groupe de 600 à
800 hommes (rien à voir avec les affabulations d’un BHL), ce qui
correspond probablement à un bataillon des forces
spéciales de l’Armée Russe (ceux que l’on appelle les
« SpetNaz » et techniquement, il s’agit probablement de
ceux que l’on appelle dans les forces russes des « reydoviki
»). |

|
Ces hommes étaient
destinés à sécuriser le tunnel de Roki et
renforcer les défenses de l’Ossétie. Ils seront
engagés dans la bataille de Tskhinvali le 8 et le 9 août
et c’est eux qui causeront les pertes les plus importantes aux
unités blindées et mécanisées
Géorgiennes tentant de prendre la ville. L’armée
géorgienne disposait de 129 chars (67 T-62 et 62 T-54 et 55)
ainsi que 213 véhicules blindés d’infanterie (des BMP et
des BTR). Les documents disponibles montrent que les troupes russes ont
détruit environ 60 chars à Tskhinvali et ses alentours
immédiats et qu’elles ont capturé intact une centaine de
blindés (essentiellement des BMP-1) quand les forces
géorgiennes se sont débandées à partir du
dimanche après-midi.
Ils vont aussi canaliser
le
flot des réfugiés Ossètes et assurer que la route
descendant du tunnel de Roki est bien libre le 8 et le 9 pour permettre
aux forces russes de venir au secours des Ossètes.
Ceci montre que la
possibilité d‘une agression géorgienne a bien
été prise en compte par les autorités russes.
Cependant, ces dernières semblent avoir été
surprises par la violence de l’attaque initiale et par les fait que les
observateurs russes, présents sous mandat ONU, aient
été délibérément la cible des tirs
géorgiens. Je pense que les autorités russes, à
partir du 5 août considèrent probable une attaque
géorgienne, mais estiment que celle-ci sera limitée
à la conquête de quelques crêtes et de collines, en
réponse aux incidents que l’on a eu sur la ligne de
cessez-le-feu. Les mesures prises par le commandement russe entre le 5
et l’après-midi du 7 août vont dans le sens de
précautions face à de possibles dérapages. Ce
n’est qu’à partir de l’après-midi du 7 août que le
commandement russe semble prendre conscience que l’attaque
géorgienne pourrait être plus ambitieuse. Les
autorités russes n’ont donc pas été surprises au
sens stratégique du terme, car on voit qu’elles avaient mis en
place toutes les dispositions nécessaires à une crise
sérieuse. Elles ont cependant été surprises au
sens tactique du terme par le degré de violence des
Géorgiens. Celui-ci a déterminé aussi le
degré de violence de la réponse russe.
La réaction
russe, dans
sa totalité, correspond cependant au scénario des
manoeuvres Kavkaz-2, y compris l’opération amphibie vers Poti,
qui avait été testée lors de manœuvres navales de
la fin juin 2008.
On est alors
ramené
à la question déjà posée : ces
différentes manœuvres ayant été accompagnée
d’observateurs étrangers et en particuliers des pays de l’OTAN
on comprend mal que les autorités géorgiennes n’aient pas
été averties des risques qu’elles prenaient et on
comprend tout aussi mal la « surprise » des pays
occidentaux face à une réaction russe qui était
entièrement prévisible.
Si « piège
» il y eut, il ne vint pas de Moscou.
Notes
et sources :
UN Institute
for
Training and Research (UNITAR) Operational Satellite Applications
Programme
[2] AFP, le
30 août 2008, via Le Figaro, http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2008/08/30/01011-20080830FILWWW00465-l-osce-met-en-cause-la-georgie.php
Le texte du
Spiegel donnant l’information peut être consulté
à : http://www.spiegel.de/politik/ausland/0,1518,575396,00.html
L’OSCE a démenti
avoir
transmis ces informations par source diplomatique, mais n’a pas
contesté la véracité des faits. Cette combinaison
de révélation et de démenti est assez classique
dans une organisation comme l’OSCE. Elle indique que les militaires
européens détachés auprès de l’OSCE et
déployés sur le terrain ont organisé des «
fuites » afin de rendre publiques des informations que leurs
gouvernements souhaitent ne pas voir diffusées. L’auteur de ce
texte en a eu confirmation par des membres de la mission d’observation
en géorgie. Des fuites de ce type ont déjà
été pratiquées dans d’autres cas, du Kosovo au
Nagorno-Karabagh.
[3] Les observateurs de l’OSCE
ont
d’ailleurs officiellement démenti l’entrée de troupes
mécanisées russes avant le 7 août.
[4] Richard Giragossian, “Georgian planning flaws led
to campaign failure”, JDW, 15 août 2008.
[ 5] Der Spiegel, « The Chronicle of a Caucasian
Tragedy, Part 3 : a disastrous décision », article
cité.
|
|